Foncier et mémoire collective
Deux hommes parlent du foncier et des accaparements, ils réaffirment le rôle critique de la DyTAEL à ce sujet.
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- mission
- communication
- DyTAEL
04 · Création collective DyTAEL Bignona × Ka-Reng × ARTS
Le récit d'une pièce de théâtre forum construite pas à pas, du séminaire de prospective à l'avant-première au lycée agricole, pour porter en scène les enjeux du foncier en Casamance.
Au cœur d'une organisation citoyenne nommée la DyTAEL à Bignona (Sénégal), un groupe amateur s'empare de l'outil théâtre pour réveiller les consciences contre l'accaparement des terres et défendre la vision d'une agroécologie paysanne.
Contrairement au courant du « théâtre pour le développement » (TfD) classique, cette pièce ne fait pas l'objet d'une commande institutionnelle, mais d'une initiative communautaire portée par la DyTAEL et accompagnée par ARTS - élaborée pas à pas, en co-production souveraine.
Le théâtre est avant tout un art de la parole, qui s'articule au croisement des tabous (le ñenye en Joola Kassa), de propos progressistes, de franchise et de respect des traditions orales. C'est aussi l'art qui horizontalise les expertises proclamées : qu'on soit scientifique, paysan, entrepreneur, politicienne, agronome, de Casamance ou de l'étranger, chacun·e prend part à la peinture du réel.
Pourquoi le théâtre
La méthode théâtrale n'est pas un simple outil de sensibilisation : elle pose des règles de jeu - sur la parole, le corps, le silence, la fiction - qui ouvrent un espace politique d'expression rarement disponible ailleurs. Voici ce qui guide chacun de nos ateliers.
Le théâtre est un art de la parole qui s'articule au croisement des tabous (le ñenye en Joola Kassa), de propos progressistes, de franchise et de respect des traditions orales.
Contrairement aux prises de paroles publiques officielles, le théâtre peut dénoncer avec humour un comportement reçu ailleurs comme une attaque : c'est l'atout de la distanciation permise par le rôle fictif et les costumes.
Jouer un autre rôle que le sien - c'est le principe de la catharsis. La scène émancipe car elle permet d'essayer d'autres rôles que celui auquel on est assigné dans le quotidien, et donc d'autres pouvoirs d'agir.
L'art du théâtre repose aussi sur le non-dit, sur ce qu'on fait deviner. Au théâtre, le silence est aussi important que le verbe : il arbitre entre la parole savante, la parole quotidienne et le silence qui parle.
Le théâtre est avant tout un art corporel. Le regard, les émotions sur le visage, les déplacements, les interactions : le corps est une langue à part entière. C'est ce qui permet au théâtre de toucher des publics non locuteurs de la langue de jeu.
Le théâtre ne prétend pas donner des leçons mais il pose une problématique avec force - c'est un tribunal en soi. En portant la scène à son acmé, il déclenche chez le public le besoin de s'engager pour faire justice à un problème.
À partir des témoignages, composer un scénario signifiant : assez subtil pour être réaliste, assez englobant pour traiter plusieurs thèmes. Ce n'est pas du quantitatif mais du qualitatif, avec des jeux d'échelles spatio-temporelles cadrés pour l'action concrète.
Créatif et sensible, le théâtre fait une place aux autres arts présents dans la culture - le chant, la danse, les rituels agricoles - et porte les langues du jeu (Diola, Wolof, Français) comme une force communautaire et souveraine.
En vidéo
Reportage de 14 minutes sur la création collective à Baïla. La caméra suit la troupe naissante de la DyTAEL Bignona - moments d'improvisation, témoignages des comédien·nes amateur·rices, séances de travail avec la compagnie Ka-Reng, soirées autour du feu qui nourrissent la pièce autant que les répétitions formelles.
La méthode
01
8 au 10 octobre 2024
Mairie de Bignona
Qui
65 personnes - DyTAEL + cie Ka-Reng + consortium ARTS
Pourquoi
Une journée de théâtre au sein d'un programme de 3 jours de prospective territoriale animé par IPAR
02
29-30 janvier 2025
Mairie de Bignona
Qui
50 personnes - DyTAEL + Ka-Reng + ARTS
Pourquoi
Constitution d'une troupe amateur de théâtre par les membres de la DyTAEL
03
3, 4, 5 mars 2025
Baïla - résidence en campement
Qui
17 personnes - troupe DyTAEL (12) + Insa Bodian & Lansana Sacouboté (Ka-Reng) + Lise Landrin, Yunuça Gueye, Selbé Faye & Ousmane Pape Diallo (ARTS) + le conteur François Ménager
Pourquoi
Création collective de la pièce sur le foncier
04
11-12 avril 2025
Maison de l'innovation, Bignona
Qui
40 personnes - troupe + DyTAEL Bignona + Ka-Reng + ARTS
Pourquoi
Présentation à la communauté DyTAEL et intégration des retours scientifiques et citoyens
05
13-14 avril 2025
Lycée Agricole de Bignona
Qui
75 personnes - troupe DyTAEL + troupe des femmes de Mlomp + Ka-Reng + ARTS + public lycéen
Pourquoi
Première représentation publique en théâtre forum, rencontre avec la troupe de Mlomp
Celles et ceux qui ont fait pièce
Une troupe paysanne de la DyTAEL Bignona, accompagnée par la compagnie Ka-Reng (Ziguinchor) et l'équipe ARTS - chercheuses, conteur, caméraman. La pièce n'est pas signée par une seule plume : elle est portée collectivement, en plusieurs langues, sur plusieurs scènes.
12 comédien·nes - 3 femmes, 8 hommes
25 % de femmes dans la troupe, contre 13 % dans l'assemblée DyTAEL complète
Le rapport mentionne 12 personnes - 8 hommes, 3 femmes - soit 25 % de femmes dans la troupe, contre 13 % dans l'assemblée DyTAEL complète. La liste nominative complète sera publiée après validation par la DyTAEL.
Comédien·nes identifié·es
Dev Sagna
Comédien - paysan, DyTAEL Bignona
Bintou Badji
Comédienne - DyTAEL Bignona
Djibril
Comédien - sénior, DyTAEL Bignona
Animateur·ices et méthode
Insa Bodian
Compagnie Ka-Reng (Ziguinchor)
Directeur artistique - animation des ateliers et du forum
Lansana Sacouboté
Compagnie Ka-Reng
Animation des ateliers de la résidence
Adja Dienaba Coly
Compagnie Ka-Reng
Animation de la journée d'octobre 2024
François Coly
Compagnie Ka-Reng
Animation de la journée d'octobre 2024
Ibrahima Fayinké
Compagnie Ka-Reng
Animation de la journée d'octobre 2024
Lise Landrin
ARTS - Université de Berne (GIUB)
Méthode de recherche-création théâtrale, rédaction du rapport
François Ménager
Conteur indépendant
Présent à la résidence de Baïla - soirée contes
Crédits du rapport
Étape 3 · Méthode
Une écriture sans écriture - le texte se fabrique en corps, sur la scène, dans l'improvisation.
L'écriture de plateau est une méthode d'écriture collective du scénario par la scène : à partir des improvisations, des échanges et des discussions. Aucun texte n'existe au préalable comme dans la dramaturgie classique. Les actrices et acteurs sont à la fois interprètes, metteur·ses en scène et créateur·ices.
Cette écriture en corps repose toujours sur des échauffements et des jeux pour développer l'expressivité, puis sur une série d'improvisations qui épuisent le thème de la manière la plus exhaustive possible. Elle sélectionne, enlève, additionne et recommence jusqu'à trouver sa forme satisfaisante.
À la fin, chaque acteur·ice connaît son entrée et sa sortie de plateau mais reste libre dans les mots à dire sur scène. La pièce reste oralement transmise, jamais figée par l'écrit - ce qui la rend adaptable à chaque contexte.
Étape 3 · Jour 1
Pour épuiser le thème du foncier, la troupe a improvisé treize saynètes en une journée. Aucun texte préalable. Chacune dessine une facette d'un même réel : famille, genre, générations, autorités plurielles, corruption, retour à la terre, marché, écologie. C'est de la confrontation de ces saynètes que la pièce finale a émergé.
Deux hommes parlent du foncier et des accaparements, ils réaffirment le rôle critique de la DyTAEL à ce sujet.
Un frère revient réclamer ses terres mais l'autre refuse. La terre appartient à celui ou celle qui l'entretient et non à une personne. Le chef du village tranche en faveur du frère qui a fait usage de la terre.
Un jeune homme revient de Dakar dans son village natal mais toutes les terres sont occupées par la famille. Il ne peut pas monter son projet d'agroécologie. Le vieux refuse de comprendre.
Un éleveur n'a plus où faire passer ses bêtes ; le paysan en a assez de voir ses champs mangés et empoisonne le bétail. Le chef coutumier tranche, mais il a été corrompu par l'éleveur.
Trois femmes tentent d'obtenir une terre d'un mari riche possédant beaucoup de terres. Elles envisagent de le contourner légalement pour mener leur agriculture.
Une veuve cherche une terre via ses beaux-frères pour mener un projet obtenu à la DyTAEL. Un homme vient la soutenir. La terre est prêtée sous condition et surveillance, pas attribuée.
Un homme vend la même terre à deux personnes et tente de fuir la situation. Chaos administratif.
Conflit sur la pêche illégale aux grands filets ; les femmes s'adressent aux pêcheurs aux filets illégaux. Quelle alternative ?
Un jeune homme cherche à titulariser une terre mais ne sait pas comment faire. Le technicien DyTAEL lui détaille la procédure (longue et administrative).
Des jeunes hommes veulent déboiser pour faire du charbon. L'arbre se met à parler - frayeur ! Une femme du village les convainc de se mettre à l'agroécologie.
Un fils veut se lancer dans le business des motos Jakarta. Les parents tentent en vain de l'éloigner. Discours pour le convaincre d'essayer l'agriculture ; il accepte de combiner les deux.
Deux vendeuses s'opposent au marché - bio vs conventionnel moins cher. Un homme achète conventionnel, revient déçu, repart vers le bio. Difficulté de plaidoyer en faveur du bio et de son prix.
Des frères rentrent de Dakar et veulent que les terres soient réparties équitablement. Le frère resté à la ferme dit : « si vous voulez la terre, venez la travailler ». Illustration du « diola cravate ».
Étape 5 · Forum théâtre
Une technique du théâtre forum ouest-africain : le public juge chaque personnage en fin de représentation. Le 13 avril 2025 au lycée agricole de Bignona, 70 spectateur·rices ont rendu leurs verdicts. À votre tour.
Comment ça marche
Le théâtre forum s'ouvre sur le procès des personnages. Pour chaque rôle, le public décide : à l'ombre (positif), au centre (mitigé), ou au soleil brûlant (néfaste). Votez et comparez votre verdict à celui rendu par le public lycéen de Bignona en avril 2025.
🌑 À l'ombre
Comportement positif pour la société
◐ Au centre
Comportement mitigé, partagé
☀ Au soleil brûlant
A fait du mal à la société
Tranche les conflits fonciers mais a été acheté par les investisseurs étrangers et les éleveurs riches.
Votre verdict
Couvre les actes du chef corrompu et participe au système.
Votre verdict
Refuse à la jeune femme l'accès à la terre au nom de la tradition. « Pas de mari, pas de terre. »
Votre verdict
Cherche une terre pour mener son projet agroécologique. Se heurte au système familial et patriarcal.
Votre verdict
Revient de Dakar pour récupérer ses terres familiales sans connaître le travail paysan. Opportuniste.
Votre verdict
Personnage ajouté à la dernière minute pour parler au public lycéen - incarne l'avenir de la transition.
Votre verdict
Manque de pâturage, contourne le chef coutumier par la corruption pour faire passer ses bêtes.
Votre verdict
La pièce sœur
« Le combat des femmes pour la terre »
À Mlomp, le PROCASEF (Programme national de sécurisation foncière) enregistre des titres fonciers en 2025, alors que les droits coutumiers ont une gestion ancestrale différente. Les femmes, mises à l'écart du processus, ont monté une pièce dramatique pour adresser leurs questions au public : qui possède la terre ? Que se passera-t-il si on commence à vendre les terres ? Que deviennent les terres non déclarées en 2026 ? La nouvelle gestion respecte-t-elle le sacré de la terre ?
Troupe · Troupe des femmes de Mlomp (Oussouye)
Durée · 1 heure de jeu dramatique
Première · 27 mars 2025 - Journée Mondiale du Théâtre
Soutiens
Voix de la troupe
« Ce n'est pas grave, parce que j'ai foi dans le théâtre. »
« Je n'étais pas la meilleure, je ne suis pas la meilleure jusqu'à présent. Mais quand il y avait le choix des personnes qui devaient être dans cette troupe, j'étais dehors pour une interview, et la salle à l'unanimité avait donné mon nom. Par respect je devais répondre à leur appel. Je suis arrivée sans savoir où aller, ce qu'il fallait faire et comment. C'était comme un enfant qui apprend à marcher. »
« Au début, je me suis dit : à ton âge ça fait passerie. Mais après je me suis dit, c'est pour la bonne cause. Puisqu'on s'est engagé pour un développement durable à travers l'agroécologie, why not. Ce sera ma modeste contribution pour que demain nos enfants et petits-enfants vivent dans un monde meilleur. »
« À travers le théâtre, on peut résoudre pas mal de problèmes et trouver des solutions. C'est un mécanisme pour écrire les choses qui bloquent : on sort de l'école et on monte sur scène. Aujourd'hui, tout le monde a eu à dire - et ce que chacun a dit a une importance. »
« La question de l'urbanisation, des jeunes sans emploi, de l'exode rural et urbain, de la relève agricole, des conflits agriculteurs/éleveurs et de la divagation animale, mais aussi l'accès des femmes à la terre, le règlement communautaire des conflits, l'accaparement étranger et national avec complicité locale : tout ça est là. »
« Je peux dire que ARTS est un bon projet, parce que savoir qu'il y a des gens qui se soucient de nous, de notre génération, c'est très important. Ça nous permet d'avoir confiance en nous, de se battre pour continuer. Quand on voit nos anciens qui nous boostent, ça nous donne envie. »
« Il faudrait ajouter plus de danses et de chants : ce sont des médiums qui touchent le cœur des humains. Et c'est très important de soigner les costumes, car la pièce va prester en dehors du département. »
« C'est un sentiment de satisfaction. Depuis que nous avons créé la DyTAEL de Bignona, c'est aujourd'hui que nous avons commencé à indexer là où on veut aller. Avec le théâtre forum, nous aurons la chance de toucher le maximum de public, et ce public pourra nous aider à faire passer notre message. »
« C'est ça qui est extraordinaire : on a réussi à sortir l'essentiel de tous les problèmes que nous vivons actuellement en Casamance et dans les pays sahéliens en général. On a pu prioriser les problèmes et c'est ces problèmes qu'on a essayé de traduire en une pièce de théâtre. »
Perspectives
La troupe DyTAEL de Bignona prépare la tournée régionale de « Terre de toutes les convoitises ». Les dates ci-dessous sont posées, d'autres sont en discussion. Le forum, lui, s'adapte à chaque public.
Prévu
Festival des Forêts et des Mangroves
Diouloulou (Casamance)
Prévu
Festival des Cultures Urbaines
Sindian (Casamance)
Pour aller plus loin
Les références théoriques et empiriques qui ont nourri la démarche - du théâtre de l'opprimé d'Augusto Boal aux travaux de Lise Landrin sur le théâtre comme méthode géographique, en passant par l'agroécologie politique au Sénégal.
Boal 2004
Boal A. (2004) Jeux pour acteurs et non-acteurs : pratique du Théâtre de l'Opprimé (trad. du portugais). Paris : La Découverte.Boal 2014
Boal A. (2014) Théâtre de l'opprimé. Paris : La Découverte.Bottazzi & Boillat 2021
Bottazzi P. & Boillat S. (2021) Political Agroecology in Senegal: Historicity and Repertoires of Collective Actions of an Emerging Social Movement. Sustainability 13(11): 6352.Diol et al. 2022
Diol M., Fernandes A. & Crosato M. (2022) La boîte à outils du théâtre social. Rapport de recherche sur les pratiques de théâtre social en Afrique de l'Ouest. Yenna.org.DyTAES 2020
DyTAES (2020) Contribution aux politiques nationales pour une transition agroécologique au Sénégal. Note de synthèse à l'attention des décideurs.Epskamp 2006
Epskamp K. (2006) Theatre for Development: An Introduction to Context, Applications and Training. London: Zed Books.Fall-Sokhna & Thiéblemont-Dollet 2009
Fall-Sokhna R. & Thiéblemont-Dollet S. (2009) Du genre au Sénégal : un objet de recherche émergent ? Questions de communication 16 : 159-176.Landrin 2019
Landrin L. (2019) Déclencher, représenter, restituer : le théâtre comme méthode géographique. Cybergeo: European Journal of Geography. DOI: 10.4000/cybergeo.33530.Landrin 2021
Landrin L. (2021) Se mettre en jeu. Enquêter dans le Népal rural par le théâtre déclencheur. Thèse de doctorat, Université de Grenoble.Long 2001
Long N. (2001) Development Sociology. Actor Perspectives. New York : Routledge.McAuley 2012
McAuley G. (2012) Not Magic but Work: An Ethnographic Account of a Rehearsal Process. Manchester: Manchester University Press.Suite
Au-delà du foncier, ce projet a permis de tisser des liens, de renforcer le collectif et d'ouvrir des pistes pour d'autres plaidoyers ancrés, sensibles, vivants. Les démarches incarnées, porteuses de récits et d'émotions, sont essentielles pour construire des imaginaires communs et engager des transformations durables.