ARTS

Département de Bignona · Juillet 2024

Cartographie des initiatives agroécologiques

Trente-huit initiatives recensées dans treize communes : qui les porte, sur quels maillons de la chaîne de valeur, avec quelles motivations, quels impacts et quels obstacles.

Le département de Bignona, en Casamance, repose sur l'agriculture, la pêche et l'élevage. Soumis à des pressions climatiques et socio-économiques, il voit s'y développer des initiatives agroécologiques. Les identifier - qui agit, où et comment - est l'objet de ce diagnostic.

Ce diagnostic, conduit en février 2024 par une équipe ARTS (IPAR, ENDA PRONAT, UNIB), repose sur des entretiens qualitatifs semi-directifs, des focus groups et des observations directes auprès des porteur·euses d'initiatives. Une initiative agroécologique est ici définie collectivement avec la DyTAEL Bignona comme « toute activité de formation, production, transformation, commercialisation, transport, consommation, valorisation des déchets, gouvernance ou valorisation des savoirs locaux qui promeut l'agriculture durable, le consommer local et la transition agroécologique ».

Trente-huit initiatives ont été identifiées : Groupements de Promotion Féminine (GPF), Groupements d'Intérêt Économique (GIE), écoles de formation, initiatives individuelles, associations, coopératives. La cartographie qui en résulte croise distribution territoriale, genre, chaînes de valeur, FFOM, foncier, pratiques, habitudes alimentaires.

Rédaction principale : Anta Faye et Sidy Tounkara (IPAR). Contributrice : Lise Hélène Landrin (UNIB).

38

Initiatives recensées

13

Communes étudiées

71%

Portées par des hommes

29%

Portées par des femmes

3,49 ha

Superficie moyenne

Superficies exploitables : 104,65 ha cumulées · de 0,25 ha à 9 ha · plus deux vastes zones forestières (93 et 220 ha).

Distribution territoriale

Treize communes, des dynamiques inégales

Thionck Essyl concentre près d'un tiers des initiatives enquêtées, portée par une forte mobilisation communautaire et un réseau de 13 partenaires techniques et 6 partenaires financiers. À l'autre bout du spectre, Kafountine, Koubalan, Sindian et Djibidione manquent de soutien.

  1. 01 Thionck Essyl
    11
  2. 02 Kataba 1
    4
  3. 03 Diouloulou
    4
  4. 04 Tenghory
    4
  5. 05 Ouonck
    3
  6. 06 Oulampane
    2
  7. 07 Kafountine
    2
  8. 08 Bignona
    2
  9. 09 Diégoune
    1
  10. 10 Sindian
    1
  11. 11 Djibidione
    1
  12. 12 Koubalan
    1
  13. 13 Niamone
    1

Total : 37 initiatives

Thionck Essyl · 11 initiatives

Production maraîchère variée, pisciculture, apiculture, plantes médicinales.

Kataba 1 · 4 initiatives

Cultures maraîchères, élevage (porcs, volailles), transformation de fruits forestiers (madd, ditakh).

Diouloulou · 4 initiatives

Transformation des agrumes (orange, mandarine, pamplemousse), mangue, mil, maïs.

Tenghory · 4 initiatives

Production maraîchère et fruitière, capacité de transformation.

Ouonck · 3 initiatives

Cultures fruitières et forestières (mangue, anacarde, madd, ditakh), élevage.

Oulampane · 2 initiatives

Cultures maraîchères : bissap, tomate, aubergine amère.

Chaîne de valeur

Quels maillons sont investis ?

La commercialisation et la production dominent. La transformation et la formation restent sous-investies, alors qu'elles conditionnent la création de valeur ajoutée et le renforcement durable des compétences.

92%

Commercialisation

Maillon le plus investi : grands marchés, vente bord champ, carnets d'adresses, coopératives, boutiques locales.

79%

Production

Maraîchage (26 initiatives), riziculture, céréales, légumineuses, arboriculture fruitière (16), production de semences.

45%

Formation

Cible cruciale pour développer les compétences locales et l'autonomisation - mais maillon le moins représenté.

37%

Transformation

Jus, confitures, savons à la cire d'abeille, farines composées, couscous local. Une approche avancée pour capter la valeur ajoutée.

Facteurs déclencheurs

Cinq familles de motivations

Les facteurs déclencheurs sont multiples et interconnectés : autonomie économique, réponse à la crise casamançaise, application d'une formation, protection de l'écosystème, solidarité familiale.

Autonomisation alimentaire et économique

13

Diversification des revenus, accès aux légumes, intégration élevage/maraîchage, réponse au chômage des jeunes (notamment via le projet COSPE Certitude Jeune pour les migrants rapatriés).

Motivations socio-politiques

9

Réponse à la crise casamançaise (depuis 1982) : initiatives comme l'union GIE AJAC Kalounaye qui ramène la paix par des causeries et de petits jardins villageois.

Formation reçue

8

Application des enseignements du lycée technique agricole et de l'UASZ. Réponse à des problèmes locaux (ex. pertes post-récolte de mangue et madd).

Environnement et ressources naturelles

6

Reboisement des mangroves, lutte contre le désert maritime, gestion durable des terres, récolte durable des huîtres.

Développement familial et communautaire

6

Soutien familial, lutte contre l'exode rural et l'émigration ; veuves exploitant les parcelles laissées par leur mari ; familles fixant les jeunes par la mise en valeur des terres.

Impacts

Ce que les initiatives changent

Quatre dimensions d'impact se dégagent : alimentation, revenus, communautés, environnement. Les récits collectés relient ces niveaux entre eux.

Sur l'alimentation des ménages

  • · Qualité nutritionnelle améliorée par la production maraîchère familiale.
  • · Diversification de l'alimentation : nouveaux légumes accessibles sans déplacement vers Bignona.
  • · Réduction de la consommation de riz en saison des mangues : les enfants se tournent vers les fruits frais.

Sur les revenus des ménages

  • · Diversification : passage de cultures uniques (arachide, riz) à des combinaisons avec pépinière et maraîchage.
  • · Gestion quotidienne facilitée : 1500 à 2000 F CFA générés régulièrement par la pépinière (témoignage ID11).
  • · Capacité d'épargne accrue pour les événements culturels et religieux ; investissement dans d'autres vergers.
  • · Participation aux dépenses familiales : frais scolaires, médicaux, habillement.

Sur les communautés

  • · Accès facilité à des produits sains : maraîchage, produits transformés, poisson frais.
  • · Renforcement des liens communautaires intra et inter-villageois.
  • · Sécurisation des ressources et partage équitable des retombées entre producteurs, femmes, jeunes et mairie.
  • · Formation pratique et emploi des jeunes.
  • · Effet d'entraînement : les succès attirent ceux qui partaient à Dakar et inspirent d'autres villages.
  • · Réduction des conflits et régulation sociale : partage des ressources, inclusion, coopération, amélioration des conditions de vie.
  • · Reconnaissance de la zone : les produits vendus dans les régions voisines renforcent la fierté locale.

Sur l'environnement

  • · Gestion durable de l'écosystème de la mangrove par le reboisement.
  • · Gestion durable des forêts via conventions communautaires et sensibilisation.
  • · Restauration des sols par le compost issu des déchets agricoles.
  • · Réduction de l'utilisation d'aliments industriels et meilleure gestion des eaux usées.

Pratiques

Ce qui se fait sur le terrain

Compostage, paillage, biopesticides, zaï, agroforesterie : les pratiques agroécologiques sont mobilisées de manière inégale selon les initiatives.

Analyse FFOM

Forces, Faiblesses, Opportunités, Menaces

Un outil stratégique pour évaluer la résilience du tissu agroécologique local et formuler des stratégies adaptées.

Forces

  • · Diversification des sources de revenus.
  • · Disponibilité de la main-d'œuvre familiale.
  • · Superficies considérables de terres arables.
  • · Efficacité des biopesticides préventifs et amendements organiques.
  • · Capacité à rechercher du financement.
  • · Maîtrise des connaissances agricoles et techniques.
  • · Engagement communautaire et solidarité.

Faiblesses

  • · Manque de moyens financiers, difficultés d'accès au crédit.
  • · Manque de formation et d'encadrement technique.
  • · Salinisation des sols, feux de brousse.
  • · Divagation des animaux, vol de bétail, conflits éleveurs/agriculteurs.
  • · Difficultés d'accès aux grands marchés ; absence de chambres froides.
  • · Manque d'irrigation moderne, de clôtures, de moyens logistiques.
  • · Absence de politique de valorisation des produits agricoles locaux.

Opportunités

  • · Multiplication des projets d'agroécologie dans la zone.
  • · Disponibilité de l'anacarde pour la transformation.
  • · Présence de GIE de transformation.
  • · Fertilité des terres dans le Sud.
  • · Écoles techniques, institut de Bignona, Université de Ziguinchor pour la formation.
  • · Demande en appui technique et financier supérieure à l'offre.
  • · Prise de conscience croissante de l'importance de l'agroécologie.

Menaces

  • · Conflits fonciers entre villageois et entre producteurs et éleveurs.
  • · Non-accès des femmes à la terre.
  • · Salinisation des sols et raréfaction des pluies.
  • · Investisseurs privés axés sur le profit.
  • · Perte de biodiversité, disparition des variétés locales.
  • · Coupe abusive du bois.
  • · Insécurité dans la région, manque d'infrastructures de base.

Genre et foncier

L'angle mort des initiatives

Sous-représentation des femmes, normes patriarcales d'accès à la terre, stratégies collectives de contournement : un enjeu central du diagnostic.

  1. 01

    Sur les 38 initiatives recensées, seules 11 sont portées par des femmes (29%). Plus de la moitié de ces femmes (7) ne bénéficient ni d'accompagnement financier ni d'accompagnement technique.

  2. 02

    82,86% des terres sont acquises par des moyens gratuits (héritage, dons, intermédiation familiale). L'achat de terres reste rare (17,14%), mais avec une légère prédominance des femmes - signe des contraintes économiques et culturelles qu'elles subissent.

  3. 03

    Témoignage ID16 : "Le délibéré est fait pour le propriétaire terrien, d'habitude un homme. Mon père nous a laissé beaucoup de terres mais elles ne peuvent pas m'appartenir, elles appartiennent à mon petit frère qui peut décider de me prêter une parcelle, mais cela ne sera jamais à mon nom."

  4. 04

    Les Groupements de Promotion Féminine (GPF) émergent comme une stratégie efficace de contournement : obtention collective d'attributions foncières municipales, renforcement du pouvoir de négociation, plaidoyer pour la réforme foncière.

Habitudes alimentaires

Le riz, et les saisons

Les plats emblématiques - Kaldou, Etodjé, Fiteuf, Boulabé, Pépéssou, Pembem - ont pour dénominateur commun le riz. Ils sont agrémentés de légumes locaux (tomate, oignon, bissap, piment), d'huile de palme, d'arachide, de citron et de poisson, selon la disponibilité saisonnière. Pendant l'hivernage, lorsque les femmes maraîchères basculent dans la riziculture et la récolte de l'anacarde, les ruptures en légumes locaux poussent à l'importation depuis les Niayes.

Recommandations

Six leviers pour la suite

Tirées du diagnostic, ces recommandations orientent les politiques publiques et l'action des partenaires techniques et financiers.

  1. 01

    Cibler les appuis vers la transformation et la formation - les maillons les moins représentés - pour capter plus de valeur ajoutée et faciliter le changement.

  2. 02

    Équilibrer la répartition des partenaires techniques et financiers entre les communes : Kafountine, Koubalan, Sindian, Djibidione manquent cruellement de soutien par rapport à Thionck Essyl ou Diouloulou.

  3. 03

    Mettre en place une Gestion Intégrée des Ressources en Eau (GIRE) : collecte des eaux de pluie, réhabilitation des points d'eau, gestion communautaire.

  4. 04

    Soutenir spécifiquement les femmes porteuses d'initiatives par l'accompagnement financier et technique, et plaider pour une réforme foncière inclusive.

  5. 05

    Renforcer les conventions communautaires de gestion des ressources forestières (madd, ditakh, huile de palme, pain de singe) et étendre les comités de gestion aux communes qui en sont dépourvues.

  6. 06

    Favoriser une gestion financière inclusive et transparente : les méthodes unilatérales (28,5%) et l'absence de caisse (3,6%) doivent céder la place à des caisses autogérées.

Conclusion

Un tissu d'initiatives à consolider

Les initiatives agroécologiques du département de Bignona présentent des défis et des opportunités significatifs. La diversité des pratiques reflète un engagement fort des communautés. Mais des efforts restent nécessaires pour uniformiser les pratiques et les stratégies de gestion des ressources naturelles à travers les 13 communes. Le renforcement passe par une intégration harmonieuse des pratiques agroécologiques, une gestion efficace des ressources naturelles, et une consolidation des initiatives locales soutenue par des politiques publiques incitatives.

Équipe

Enquête et rédaction

Rédaction principale

  • Anta Faye (IPAR)
  • Sidy Tounkara (IPAR)

Contributrice

Lise Hélène Landrin (UNIB)

Équipe de terrain

  • Sidy Tounkara (IPAR)
  • Anta Faye (IPAR)
  • Younoussa Guèye (ENDA PRONAT)
  • Selbé Faye (ENDA PRONAT)
  • Papa Ousmane Diallo (ENDA PRONAT)
  • Joan Bastide (UNIB)
  • Patrick Bottazzi (UNIB)

Pour citer ce document : CONSORTIUM ARTS, 2024, Diagnostic des Systèmes Alimentaires Durables dans le Département de Bignona. Cartographie d'initiatives agroécologiques, juillet 2024.

Voir aussi

De la cartographie à l'action

Ces 38 initiatives nourrissent l'atlas en ligne des initiatives agroécologiques. Elles ont aussi été le socle de la résidence artistique et du plaidoyer DyTAEL de juillet 2025, et de la prospective territoriale Bignona 2045.